La Finance islamique, mythe ou réalité ? (par Lachemi Siagh)

La Finance islamique, mythe ou réalité ? (par Lachemi Siagh)

Lachemi Siagh 2010La Finance islamique est-ce une mode passagère ? Est-ce de la finance exotique ? est-ce de la finance simplement éthique ? Rien de tout cela. La Finance islamique est aujourd’hui une véritable industrie bien que limitée à quelques régions du monde et dans des opérations de marché. Depuis son lancement au milieu des années soixante-dix avec la création de la Banque islamique de développement à Djedda et la Banque islamique de Dubaï, le phénomène n’a pas arrêté de s’étendre géographiquement, en nombre d’institutions et en produits. D’aucuns citent le chiffre de un trillion d’euros d’actifs sous gestion aujourd’hui au sein de plus de 300 institutions financières islamiques présentes dans une centaine de pays.

Personne ne donnait de chance à ce type d’activité car ces banques sont venues défier l’ordre bancaire établi avec un modus operandi différent, ne respectant pas les normes prudentielles classiques du fait que le vocable même utilisé ainsi que les normes comptables sont différents. Les banques islamiques n’ont pas de dépôt au sens classique et on ne peut dès lors parler de ratios de transformation par exemple. L’argent des clients est investi et n’est pas normalement rémunéré par le biais d’un taux d’intérêt mais en fonction d’un résultat qui peut être positif ou négatif (cf. « l’Islam et le monde des affaires » par Lachemi Siagh chez Editions d’organisation, Paris)

Un certain nombre de banques centrales, même dans les pays islamiques, avaient refusé d’agréer ce type d’institutions parce qu’elles considéraient leur fonctionnement comme compliqué et ne cadrant pas avec leur réglementation, qu’elles n’étaient pas prêtes à faire les aménagements nécessaires pour accommoder la Finance islamique.

Avec l’accroissement des prix du pétrole au cours des années 80, 90 et 2000, des montants considérables sont allés s’investir dans cette industrie. Bahreïn et la Malaisie se disputaient la notoriété en tant que centre mercuriale de la Finance islamique. L’argent existait, mais il fallait trouver les actifs pour y allouer ces ressources. Il fallait un troisième ingrédient qui est technologique celui-là, à savoir la capacité de structuration. C’est là que rentrent en jeu les grandes banques internationales, avec des équipes chevronnées et un savoir-faire éprouvé, des banques comme CitiBank, HSBC, Deutsche Bank, etc. La structuration des transactions et des produits doit être conforme à la Chari’a. Qu’à cela ne tienne. On a fait appel aux meilleurs spécialistes du Fikh pour s’assurer que les principes qui sous-tendent un produit ou une transaction respectent la Chari’a. Ces spécialistes de la Chari’a qui au départ n’avaient pas de notions suffisantes en finance sont aujourd’hui devenus de grands experts. Aujourd’hui, l’industrie bancaire islamique a tellement évolué que tout produit ou transaction classique peut être structuré conformément à la Chari’a, y compris les produits dérivés qui peuvent être considérés comme à la limite de l’acceptable du point de vue de la conformité à la Chari’a à cause de leur nature spéculative (cf. « Les arcanes de finance islamique » par Lachemi Siagh chez Casbah Edition).

Nombre de transactions d’avions sont aujourd’hui faites en utilisant une structure islamique comme l’Ijara wa Iktina. Nombreuses sont les opérations de « project finance » qui ont une tranche islamique. Les Sukuk ou obligations islamiques sont devenus des produits de dette et d’equity (convertibles) très recherchés. Les pays occidentaux comme l’Angleterre, le Japon et d’autres changent aujourd’hui leur législation pour pouvoir utiliser les instruments sur leur territoire même.

Les plus timides dans notre région comme le Maroc ne veulent pas parler de Finance islamique, mais parlent de financements alternatifs pour parler de la même réalité. La Finance islamique est là et le restera malgré ses détracteurs qui pensent que ce n’est que de la finance classique avec un simple maquillage des taux d’intérêt. Ceux qui en Algérie soutiennent ces propos, je leur conseille de lire le livre «L’Islam et le monde des affaires, Editions Alpha, Alger » pour connaître les principes qui sous-tendent cette industrie. Le système de double gouvernance unique en son genre d’activité est garant de l’éthique de l’activité et de sa compatibilité avec la Chari’a.

Lachemi Siagh est docteur en management stratégique et Conseiller en investissement financier, membre de l’ACIFTE